Un billet oublié ?
Lors de la dernière Live Auction proposée par la société cgb.fr le mardi 6 janvier 2026, un billet historique vieux de 360 ans, a été vendu 20000€ en achat immédiat juste après la fin de la vente. Ce billet illustrait la couverture du catalogue de vente et pourtant aucune enchère n’a été posée pour l’acquisition de cette formidable pièce de Musée. Le 10 Daler Silvermynt type 1666 (Réf. #P.A057), daté du 18 mai 1666, numéroté 987 et gradé PMG 20, n’intéressait donc aucun collectionneur ? Peut-être que son prix de départ en a sans doute découragé un grand nombre…


Le contexte historique
En 1654, la Suède traverse une période de profond bouleversement. Christine de Suède (1626-1689) provoque la stupeur en abdiquant de son trône pour conversion au catholicisme. Son règne, marqué par un mode de vie fastueux, avait déjà fortement grevé les finances du royaume, mises à rude épreuve par la guerre de Trente Ans (1618-1648). Le pays est exsangue, les caisses de l’État presque vides et les finances publiques en plein désarroi. Son successeur, son neveu Charles X Gustave (1622-1660), n’améliore guère la situation. Il engage la Suède dans de nouvelles guerres coûteuses contre la Pologne et le Danemark, accentuant encore la pression sur une économie déjà affaiblie. Ces conflits répétés contribuent à la désorganisation de l’économie suédoise et à la dépréciation de sa monnaie, le kopparplåtmynt, ou plaque de cuivre :

Ces premières pièces de cuivre sont frappées lorsque la Suède adopta l’étalon-cuivre en 1624. Le cuivre valant moins que l’argent, de grandes plaques de cuivre deviennent nécessaires pour remplacer les petites pièces d’argent. Cette monnaie est alors unique en Europe par ses dimensions : une plaque d’une valeur de 10 dalers d’argent mesure environ 30 × 70 cm et peut peser près de 20 kilos. Peu pratique au quotidien, ces plaques deviennent le symbole des difficultés monétaires du pays. C’est dans ce contexte peu engageant que Johan Palmstruch reçoit, le 30 novembre 1656, le privilège royal de fonder une banque en Suède.
Un banquier au parcours trouble
Né à Riga en 1611, Johan Palmstruch s’installe jeune à Amsterdam, alors centre financier majeur de l’Europe. En 1639, il y est emprisonné pour insolvabilité : ses créanciers craignent qu’il ne quitte le pays avant d’avoir honoré ses dettes. Palmstruch donne toutefois une autre version de l’affaire, affirmant qu’il ne manquait nullement de ressources. Il est probable qu’il se soit livré à une forme d’espionnage économique, car plus tard il citera sans cesse la Banque d’Amsterdam comme modèle.
De retour en Suède, il fonde la Stockholms Banco, qui commence ses activités en 1657. Officiellement banque privée, l’établissement est en réalité étroitement lié à l’État. La moitié des bénéfices revient au Trésor, et les droits de douane ainsi que les accises (taxes) doivent transiter par la banque. Celle-ci se retrouve donc au cœur de la gestion des finances publiques.
Si les débuts semblent prometteurs, des problèmes apparaissent rapidement : une comptabilité approximative, une pénurie chronique de liquidités et une politique de prêts particulièrement généreuse, souvent accordés sous forme de billets de crédit (kreditsedlar).

Des certificats de dépôt aux billets de banque
L’utilisation des lourdes plaques de cuivre étant peu adaptée aux paiements importants, le papier-monnaie fait déjà son apparition en Suède sous forme de certificats de dépôt non rémunérés. Les clients de la Stockholms Banco déposent une partie de leurs plaques dans les coffres de la banque et reçoivent en échange ces documents papier.
En 1660, un événement déclencheur survient : le cuivre est dévalué de 17 % par rapport au daler d’argent. Les nouvelles plaques, plus légères, remplacent les anciennes. Les déposants réclament alors leurs anciennes plaques, dont la valeur métallique est plus élevée, afin de les revendre. Une véritable ruée bancaire menace la survie de l’établissement.
Pour éviter l’effondrement, Palmstruch obtient l’autorisation d’émettre des billets de crédit (kreditivsedlar). Un projet d’arrêté royal leur reconnaît un cadre officiel, définit quatre unités monétaires (ducats, riksdalers, dalers d’argent et dalers de cuivre) et prévoit des coupures allant de 100 à 1 000. L’idée d’un cours légal obligatoire est finalement abandonnée, mais dans la pratique, l’administration fiscale accepte les billets comme moyen de paiement. Ils deviennent donc, de facto, une monnaie officielle.
Bien que réservés en principe aux clients disposant d’un dépôt, ces billets sont rapidement utilisés pour accorder des prêts, y compris à des personnes n’ayant jamais déposé d’argent à la banque. La banque n’est désormais plus limitée par ses réserves : elle crée de la monnaie par le crédit.
Les premiers billets « modernes »
Les premiers billets sont émis en 1661 en dalers de cuivre et en dalers d’argent, mais aucun exemplaire n’a survécu. Entre 1662 et 1664, plusieurs émissions se succèdent. Les plus célèbres sont ceux de 1666, connus sous le nom de Palmstruchers. Les coupures sont libellées en valeurs de 100, 50, 25 et 10 Daler Silvermynt type 1666 :

Imprimés sur un papier blanc épais, fabriqué à la main et orné du filigrane « BANCO », ces billets présentent sur l’avers un texte imprimé en encre noire, des signatures et des cachets. Une partie des informations — date complète, numéro de série — est ajoutée à la main. Le sceau de la Stockholms Banco apparaît à trois reprises, tandis que le verso indique encore la valeur et le numéro, accompagnés de timbres secs renforçant le papier. Les billets étaient mis en circulation sous enveloppe, soulignant leur caractère officiel.
Par ces kreditivsedlar, Palmstruch s’assure une place durable dans l’histoire monétaire. Bien que d’autres formes de papier-monnaie aient existé auparavant, ses billets peuvent être considérés comme les premiers billets de banque au sens moderne : documents imprimés, indiquant une valeur arrondie, payables à vue, sans référence à un dépôt précis ni à un déposant. Leur valeur repose exclusivement sur la confiance accordée à la banque.

Inflation, perte de confiance et faillite
Les billets rencontrent un succès immédiat : légers et pratiques, ils remplacent avantageusement les lourdes plaques de cuivre. Mais la tentation d’en imprimer toujours plus est forte. Rapidement, la masse de billets en circulation dépasse largement les réserves de la banque. Leur valeur commence à chuter — un phénomène que nous appelons aujourd’hui inflation. Lorsque la confiance du public s’effondre, les détenteurs de billets exigent leur conversion en pièces. La Stockholms Banco en est incapable. Elle tente alors de rappeler les prêts qu’elle a accordés, aggravant la crise. La faillite devient inévitable et de nombreux particuliers sont ruinés.
En 1664, le Conseil du Royaume intervient : les prêts doivent être remboursés et les billets retirés de la circulation. Johan Palmstruch est traduit devant la Cour d’appel de Svea et condamné à mort en 1668 pour mauvaise gestion. Sa peine est commuée, mais il reste emprisonné jusqu’en 1670 et meurt l’année suivante. Malgré cet échec spectaculaire, l’expérience de Palmstruch marque un tournant décisif dans l’histoire de la monnaie et de la banque.
De l’invention du billet au… paiement numérique !
Ironie de l’histoire, c’est également la Suède qui se trouve aujourd’hui à l’avant-garde d’une nouvelle révolution monétaire. Après avoir été le premier pays d’Europe à introduire les billets de banque, elle devient la première à s’engager dans une transition progressive vers une société presque entièrement « sans cash ».
Portée par l’innovation technologique, la généralisation des paiements électroniques et l’évolution des usages, cette transformation est spectaculaire. Selon la banque centrale suédoise, seuls 8 % de la population utilisaient encore de l’argent liquide en 2022, et la quantité de monnaie physique en circulation a diminué de moitié depuis 2007. Dans de nombreux commerces, cafés ou transports, les paiements en espèces ne sont tout simplement plus acceptés.

Ainsi, près de quatre siècles après l’expérience audacieuse — et tragique — de Johan Palmstruch, la Suède mène une nouvelle fois une révolution financière. Mais cette fois, il ne s’agit plus de remplacer le métal par le papier, mais d’éliminer presque totalement l’argent liquide au profit de solutions numériques, reposant là encore sur un élément central et immuable : la confiance.
Nota : en décembre 2025, cgb.fr a proposé en vente direct trois billets de crédit Palmstruchers : un premier billet de 100 Daler Silvermynt type 1666 (Réf. #P.A060) vendu au prix de 50000€, un deuxième billet de 50 Daler Silvermynt type 1666 (Réf. #P.A059) vendu au prix de 40000€ et un troisème billet de 25 Daler Silvermynt type 1666 (Réf. #P.A058) vendu au prix de 30000€. C’est assez incongru, mais aucune publicité concernant la vente de ces trois coupures n’a été faite par la maison de vente !